Relations

Qu'est-ce qui est uniquement à moi, et qui n'appartient vraiment à personne d'autre ?

La crise que nous traversons prouve que les individus n'existent pas, et que nous sommes bien plus "continus" que nous ne voulions le croire. Il est temps de reconnaître la mitoyenneté de l’être.

On réserve généralement les découvertes au champ scientifique. Telle chose qui était impossible sera désormais possible, grâce à la science. Puis viennent les visages des découvreurs et leurs noms, les individus auxquels il faut attribuer le grand bang qui trace un avant et un après, l’élargissement du champ des possibles.

❝ Peut-être un plus grand équilibre humain pourra-t-il voir le jour dès lors que nous accepterons la continuité de la personne avec la totalité du monde❞  

Mais il existe une autre sorte de découvertes, des découvertes banales, qui ne sont pas le fait d’individus mais de grands groupes, ou de la collectivité dans son ensemble, comme celle dont nous témoignons depuis le confinement, et qui est la découverte qu’il n’y a pas d’individus. Peut-être un plus grand équilibre humain pourra-t-il voir le jour dès lors que nous accepterons la continuité de la personne avec la totalité du monde.

Fin 2019, il y a eu un patient zéro dans le fin fond de la Chine et maintenant sa maladie nous concerne tous. Ce qui a pu lui apparaître comme un gros rhume ou une petite grippe est désormais l’affaire de 3 milliards d’humains confinés. Cette expérience est à mettre dans le sac de toutes celles qui sont à la fois les plus intimes et les plus communes au monde : l’amour, le deuil, l’oubli, qu’on vous trahisse ou qu’on fasse injustement de vous un traître, la chance ou le regret. C’est notre lot que de les traverser. Sans en faire un mot méchant, c’est “la fatalité”. On n’y coupe pas, il y a là-dedans de la destinalité.

❝ Nous sommes bien plus continus que nous ne voulions le croire. Ce qui appartient à chacun en propre est bien maigre à côté du lot qui appartient à la communauté ! ❞  

Le fantasme de l’individu fait partie de ces choses que met à mal la réalité de la crise. Nous sommes bien plus continus que nous ne voulions le croire. Ce qui appartient à chacun en propre est bien maigre à côté du lot qui appartient à la communauté ! Ma santé est l’affaire de tous ceux qui me frôlent. Ma peur peut être soulagée par la sérénité de mon groupe. Ma souffrance peut être partagée. Mon entreprise peut être interdite d’exercice. Que reste-t-il que nous posséderions “en propre”, et qui ne serait pas aussi, un peu, l’affaire des autres ? Le caractère fatal de la crise, inexorable, commun, nous force à reconnaître qu’il y a une mitoyenneté essentielle de l’être ! Nos peaux ne sont pas des barrières qui nous déterminent, mais des surfaces qui nous poursuivent. Le virus nous montre que nous ne sommes pas séparés mais mitoyens les uns des autres. La paroi qui nous sépare est la surface qui nous connecte.

C’est donc là, dans ce sentiment de la fatalité, que se trouve la plus ordinaire occasion de reconnaître, à côté du nombre modeste de choses qui nous appartiennent, l’infinité des voies qui réveillent en nous l’humanité et ses puissances collectives. C’est dans les fatalités que nous rencontrons ce qu’il y a de plus humain en nous !

Une première façon de vivre avec la fatalité consiste à continuer sans la regarder, puisant l’essence même de la vie dans la superstition selon laquelle refuser ce qui est destiné est le propre de l’Humain. C’est cette petite chose qu’on appelle l’espoir : il y a du possible pour tous, le monde est pétri de non-encore-être ! On peut même dire que c’est ce qui définit l’expérience humaine : une disposition à être. Mon cousin me disait qu’on apprenait aux enfants de la Réunion qu’ils étaient des “descendants d’esclaves” au lieu de “descendants de personnes ayant subi l’esclavage”. Etre esclave n’est pas un état. Aucune condition, être malade, être battu(e), être emprisonné(e), être indépendant n’est un état.

Une autre voie serait de compter sur nos doigts ces événements de la vie, parfois funestes, parfois exaltants. En passant un moment en leur compagnie, nous pouvons reconnaître en eux le caractère commun de ce qui ne dépend pas de nous. Puisque c’est dans les fatalités que nous rencontrons ce qu’il y a de plus humain en nous, chaque moment inévitable est une occasion de s’écarter de ce qui est personnel, et de renouer avec le groupe.

Vers nous, à travers chaque chose universelle et énigmatique, c’est en réalité l’espèce qui s’avance, à presque dit Teilhard de Chardin. De ce à quoi on ne peut pas échapper, de ce qui ne nous appartient pas en propre, de tout ce qu’il échoit à tous de traverser, il faut ainsi apprendre à tirer une liesse également démesurée, une force également multiple, cette joie impersonnelle qui n’a pas commencé avec nous, et dont nos meilleurs rires empliront le cours. C’est ce que je nous souhaite : de poursuivre avec n’importe quelle allégresse possible cette forme particulière de l’harmonie qui peut nous sembler triste si on oublie qu’elle nous précède, nous entoure et nous justifie.

Tout est là, maintenant, un peu brillant, le monde complet dans sa divine indifférence à nous, et nous. Il n’y a pas de beauté de rechange.

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Michaël V. Dandrieux

Michaël V. Dandrieux Ph.D est sociologue, il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est co-fondateur du cabinet de conseil Eranos, qui s'engage à réconcilier l'entreprise et la société. Il est enseignant à Sciences Po Paris (Ecole de Management et d'Innovation) et Directeur éditorial des Cahiers européens de l'imaginaire (CNRS éditions). Son travail porte sur les rationalités apparemment irrationnelles qui structurent la société : les mythes, le rêve, la confiance, l'espoir.

Analyse, regards lents sur la société. Nos partenaires et notre entreprise sont nos terrains.

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