Habiter

Pour un réalignement ostéopathique de la société (ça craque et ça fatigue)

A Wollongong

Une crise est un procès qu’une société intente à elle-même. C’est d’ailleurs exactement le sens du mot krisis : jugement, séparation, distinction. Distinction : c’est le moment de passer au “crible” (c’est le même mot) ce qu’il faut garder et ce qu’il faut laisser couler. Jugement : c’est le moment de dire publiquement ce qui trop longtemps a été tu.

On pourrait dire que la crise c’est ce qui fait passer ce qui est “su” par tout le monde à ce qui sera “vu” par tout le monde. La société passe du “su” au “vu”. C’est un moment obscène, qui va venir poser sur le devant de la scène non pas de nouvelles choses, mais tout un arrière monde déjà bien construit. A ce moment de la crise, nous pouvons éprouver une sorte d’annulation enthousiaste de nos incertitudes, avoir le sentiment de pouvoir vivre enfin, pleinement, nos convictions. Une conviction, c’est (encore une fois littéralement), quelque chose avec lequel nous vivons. Être convaincu, c’est être habité par une idée. On a baissé les bras de la critique, l’idée nous a annexé, et nous vivons maintenant avec elle. D’ailleurs, convivo et convinco, sont du même bois: la conviction est une forme de banquet où l’on mange à table avec ses propres idées, une “convivialité” qui amène à la table de la vie matérielle les images intérieures.

❝ La meilleure manière de prévoir ce qui se passera après une crise, ce n’est pas de conjecturer sur de nouvelles valeurs, mais de se pencher sur les anciennes valeurs déjà bien présentes.❞  

En temps régulier, nous ne vivons pas toujours selon nos convictions. Les règles pour habiter le paysage sont déjà écrites dans le paysage, si on s’entretient avec lui avec soin. Cela ne nous empêche pas de multiplier les intermédiaires entre nous et le paysage. Nous créons de la distance, nous refusons notre participation au paysage. Et pourtant je jurerais que nous “sentons” que nous allons à l’encontre d’une puissante conviction. Ces écarts, ces obfuscations, ces compromissions s’accompagnent d’ailleurs d’une conscience diffuse de l’écart, de l’obfuscation et de la compromission. Cette hypothèse, qui emprunte à diverses traditions psychologiques, sociologiques et anthropologiques, implique que la meilleure manière de prévoir ce qui se passera après une crise, ce n’est pas de conjecturer sur de nouvelles valeurs, mais de se pencher sur les anciennes valeurs déjà bien présentes, longtemps réprimées, et qui vont profiter de la situation pour s’établir.

Toute fascination pour la rupture, tout exercice de grand renouvellement, tout empressement pour un changement radical risque donc de passer à côté du but. Selon la vieille idée de Mauss “d’attentes collectives”, rien n’est plus normatif qu’un ensemble de gens qui disent “je m’attends à ce que…”. Suffise que l’occasion se présente, et cette attente bascule. C’est le moment pour ce qui est su de devenir vu. Lorsque le temps de ces idées est venu, elles se mettent à circuler dans la société, impérieuses, avec la force des choses.

Chacun peut faire sa liste. Je m’attends à ce qu’il n’y ait plus de réfrigérateurs ouverts dans les supermarchés. Je m’attends à ce qu’on réalise que la victoire n’est pas une chose toujours souhaitable, car lorsque quelqu’un gagne, cela peut impliquer que quelqu’un perd. Je m’attends à ce qu’il n’y ait plus de Gerrymandering. Je m’attends à ce que l’argent dépensé à mettre en place des dispositifs d’architecture hostile soit engagé pour la réduction du sans-abrisme. Je m’attends à ce que les entreprises comprennent que ce n’est pas parce qu’un produit se vend qu’il est bon. Je m’attends à ce que la valeur d’une entreprise soit établie sur des critères qui prennent en compte sa contribution au paysage dont elle fait partie.

On peut aussi écouter la liste des autres. La plupart du temps elle s’articule autour du mot “décemment” : on ne peut pas, décemment, minuter les pauses pipi des employés des entrepôts. On ne peut pas, décemment, penser des dispositifs dans le but de sur-solliciter et de saturer l’attention des peuples. Cette idée de décence, à mon sens, est une sorte de révélateur de ce qui se passe et que nous éprouvons comme une “inacceptable réalité tout à fait habitable”. Elle nous apparaît absolument monstrueuse, tout en soutenant le mode de vie qui permet de la critiquer. Il faudra s’y atteler, mais sans crise, cela est remis à demain. La bosse sous le tapis du monde se remplit. Lorsqu’Ariel, dans la Tempête, soupire “les divinités diffèrent mais n’oublient pas”, c’est de ces divinités intimes qu’il parle, de la tempête intérieure que nous alimentons en nous-mêmes et qui patiente, odieuse et songeuse.

Tout ce qui décemment ne devrait pas prendre place et pourtant se produit permet que se perpétue cette société du patch, qui, au lieu de s’attaquer à la réécriture de ses valeurs dans leur ensemble, tentera soit de planquer temporairement l’ignominie, soit de l’annuler magiquement par des grands récits de transformation.

❝ La crise est avant tout un phénomène social. Ses sources (accident, catastrophe, épidémie) sont bien réelles, mais la peur, elle, est un choix.❞  

C’est pour cette raison, précisément, que la crise est avant tout un phénomène social. Ses sources (accident, catastrophe, épidémie) sont bien réelles, mais la peur, elle, est un choix. La crise nous donne donc l’occasion de reconnaître toutes les indécences qui se baladaient déjà à fleur de société, peut-être même de les refuser. Mais aussi l’occasion de nous juger nous-mêmes. Après un bon jugement, une fois les vérités dites, les petits mensonges exposés, une sorte de réalignement ostéopathique de la société se produit. Ça craque, et on se sent droit à nouveau (mais terriblement fatigués). Le procès est un processus.

A la “société du patch”, on pourrait opposer une “société de la reprise”, comme on reprise ses chaussettes. Plutôt que de reporter le véritable travail à demain, à plus tard, ou aux générations suivantes, garder près de nous ce qui sert, le perpétuer au lieu de le jeter. Mais pour cela, il faut d’abord en comprendre l’être propre, le sens du fil, l’intention derrière le jeu des trames. Et la seule manière de comprendre, presque physiquement, les phénomènes de l’esprit, c’est de mettre délibérément les mains dans la maille, avoir maille à partir avec le problème qui les abîme. Nous devons nous pencher dans ce réseau de raisons qui tisse la culture de la modernité, et y chercher ce qui cloche jusqu’à trouver, apprendre et appliquer des solutions à la juste mesure de chaque effilochage social.

Tous les programmes du monde d’après auront pour but précisément de ne pas faire cela.

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Michaël V. Dandrieux

Michaël V. Dandrieux Ph.D est sociologue, il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est co-fondateur du cabinet de conseil Eranos, qui s'engage à réconcilier l'entreprise et la société. Il est enseignant à Sciences Po Paris (Ecole de Management et d'Innovation) et Directeur éditorial des Cahiers européens de l'imaginaire (CNRS éditions). Son travail porte sur les rationalités apparemment irrationnelles qui structurent la société : les mythes, le rêve, la confiance, l'espoir.

Analyse, regards lents sur la société. Nos partenaires et notre entreprise sont nos terrains.

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