Temps

La catastrophe et l'aubaine de la crise du Coronavirus

La crise que nous traversons est l’occasion de nombreuses publications : des opinions, des prédictions, et des vœux pieux.

Deux grandes voix se dégagent dans ces publications autour du Coronavirus : celle des catastrophistes et celle des aubains. Pour les catastrophistes, c’est la juste conséquence de nos exactions du passé qui fait enfin s’effondrer la modernité : “Voilà comment nous en sommes arrivés là”. Pour les aubains, il faut dès-à-présent penser le futur et se projeter dans le monde d’après, agir, construire : “Le moment est enfin venu de…”

❝ Et si l’urgence, plutôt, était d’interroger bêtement le présent ?❞  

Dans la posture catastrophiste, il faut d’abord reconnaître de la complaisance. “On vous avait dit”. Mais reconnaître aussi que cette complaisance est salvatrice.

C’est la voix de Steiner qui, en 1924, songeait en des termes ésotériques que nous étions en train d’épuiser la fertilité du sol, puis celle, sévère et étrangement jeune de Jean Dorst, qui nous avertissait de leur usure. C’est la voix de Marshall McLuhan qui affirmait que vivre dans village global, cela impliquait d’être “extrêmement concernés par les affaires de tout le monde”. C’est la voix de Friedensreich Hundertwasser qui nous rappelle que nous sommes des invités de la nature, que nous sommes le paysage de la nature et non l’inverse. La voix de Guattari et son écologie du virtuel, une “écosophie” qui noue le même engagement avec les formes du vivant déjà présentes, et avec celles à venir (ou que nous permettrons de faire advenir…).

On nous avait prévenu

“On nous avait prévenu” peuvent dire ces voix, et tant d’autres voix. Et même s’il est imprudent de le dire, alors que les États-Unis affrontent des perspectives de 100 000 à 250 000 morts sur leur sol, l’enchaînement de crises directement ou indirectement dues à notre rapport à l’environnement provoque aussi une sorte de jubilation étrange. “Cela fait longtemps que les alarmes ont été tirées, nous récoltons les fruits que nous avons semé !” peut-on entendre dans le fond de ces voix. Pour elles, l’événement d’entrée dans le 21e siècle qui ne s’est pas produit en l’an 2000, sera la catastrophe du Coronavirus.

Dans la posture d’aubaine se trouve une autre forme d’agitation. Il ne s’agit pas d’une revanche sur le temps perdu, mais d’une jubilation cette fois tournée vers l’avenir : “la crise est l’occasion de penser tout de suite le monde d’après”, pensent les aubains.

❝ Puisque tout est suspendu, profitons-en pour réformer des cadres, altérer les trajectoires, préparer l’avenir. ❞  

Les grandes entreprises avec lesquelles nous travaillons chez Eranos ont eu le luxe de saisir cette opportunité. Employer au bien commun ce temps énigmatique qui nous est donné pendant le confinement. Utiliser l’éparpillement forcé des corps pour se recentrer sur soi. S’occuper à penser la reconstruction à la faveur de cet état de conscience sourd que nous sommes en train de traverser un moment absolument historique. Malgré tout, préparer le redoux. “Ne pas accélérer la transition vers un monde meilleur serait gâcher la crise” peut-on entendre dans le fond de ces voix. Pour elles, l’aubaine du Coronavirus aura permis au monde d’entamer la transformation si longtemps attendue.

C'est l'heure des comptes

La catastrophe et l’aubaine (il faut le reconnaître) permettent une sorte de jubilation, une sorte de vibration devant le rétablissement de cet ordre des choses longtemps contrarié, un empressement de l’aveu, une dépressurisation devant une grande régularisation. C’est l’heure des comptes. “Ce qu’on avait prévu est en train d’arriver”, “c’est le grand changement que nous attendions”, “pour que cette crise n’ait pas servi à rien, nous devons éviter de recommencer comme avant”, “profitons du confinement pour préparer un redémarrage juste et durable”…

Mais bien que la jubilation ait pour vertu de faire passer le temps plus vite, aucune de ces deux postures n’écourtera le temps que nous passerons en confinement. Elles modifient cependant la teneur en expérience que nous en obtiendrons.

❝ La catastrophe et l’aubaine sont deux moyens de s’épargner le vrai travail, de s’écarter du fond du problème, qui n’est ni le monde d’après à construire, ni la catastrophe prédite. ❞  

Deux moyens peut-être si prisés justement parce qu’ils permettent de ne pas penser ce à qu’il faudrait penser. Plutôt que de se demander ce qui devrait être fait, se jeter sur les moyens de le faire. On crée de la place sous le tapis pour pouvoir y glisser d’autres fantômes.

Qu’est-ce qui devrait être fait ? Que faut-il penser, sinon le réseau de raisons qui a permis, en premier lieu, que la crise prenne place. N’y a-t-il pas de tâche plus ardue et plus insatisfaisante que de penser bêtement la situation présente, le maintenant, la culture qui est encore là et dont tous nos ennuis sont issus. Ne penser ni la catastrophe par de si nombreuses voix annoncées, si le futur par de si ambitieux bras préparés, mais le bête présent, le présent lent, modeste, énigmatique.

❝ Tenter, par le pas de côté anthropologique, une critique de notre propre culture. ❞  

Peut-être un équilibre collectif pourra-t-il être instauré si, au lieu d’innover, de rêver la rupture, le changement et la transformation, nous prêtions une plus grande attention aux règles, aux harmonies, aux indices du monde simple qui nous dit déjà comment l’habiter.

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Michaël V. Dandrieux

Michaël V. Dandrieux Ph.D est sociologue, il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est co-fondateur du cabinet de conseil Eranos, qui s'engage à réconcilier l'entreprise et la société. Il est enseignant à Sciences Po Paris (Ecole de Management et d'Innovation) et Directeur éditorial des Cahiers européens de l'imaginaire (CNRS éditions). Son travail porte sur les rationalités apparemment irrationnelles qui structurent la société : les mythes, le rêve, la confiance, l'espoir.

Analyse, regards lents sur la société. Nos partenaires et notre entreprise sont nos terrains.

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