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Existe-t-il encore des lieux non cartographiés ?

L'Occident a basé toute sa construction sur l'idée d'une conquête d'un monde infini. Pourtant, le progrès technologique et les records comme celui de Thomas Coville viennent régulièrement nous rappeler le caractère limité de notre Terre.

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Atlantico : 49 jours, 3 heures, 7 minutes et 38 secondes: tel est le nouveau record du tour du monde réalisé ce lundi par le marin Thomas Coville, battant ainsi le précédent record de huit jours. Qu'est-ce que cela dit de notre perception du monde ? Dans quelle mesure ces performances viennent-elles nous faire prendre conscience que nous vivons sur une planète qui n'est pas infinie ?

Michaël Dandrieux : C’est un très beau record, assez loin des micro-secondes grappillées années après années dans d’autres sports. C’est aussi un record difficile du fait de sa discipline. Une figuration de l’entreprise de dépassement que l’homme s’est fixé. Dépassement de lui-même et dépassement des lois de la nature, comme le rappelle l’hendiatris olympien "plus vite, plus haut, plus fort". Car c’est une victoire sur la géographie.

❝ Je ne dirais pas qu’on observe un rétrécissement du monde, mais plutôt un sentiment croissant que le monde est connaissable, qu’il est possible de le fouler.❞  

D’une certaine manière, tout le XXème siècle s’est construit sur la domination de l’homme sur le territoire. Les popularisations du train et de l’aviation civile ont rapproché les villes. Lorsqu’on grandit en sachant qu’à peu de frais il est possible de visiter un continent entier, ce n’est pas seulement la distance géographique qui se réduit, mais aussi les distances affectives.

Je pense souvent aux générations Erasmus qui sont tombées amoureuses pour la première fois, à un âge où le cerveau se reconfigure très vite, dans un pays qui n’est pas le leur et dans une langue qui n’est pas la leur. Les 1400 km qui séparent Paris de Rome ne comptent plus en kilomètres ou en heures mais deviennent des unités émotionnelles : de la mémoire, du désir, du voyage. Je ne dirais pas qu’on observe un rétrécissement du monde, mais plutôt un sentiment croissant que le monde est connaissable, qu’il est possible de le fouler.

Comment cette perception d'un monde fini, aux ressources limitées, nous impacte-t-elle, tant sur le plan plhilosophique que sociologique ? Quelle(s) conséquence(s) cela a-t-il sur notre imaginaire collectif ?

Vous vous souvenez sans doute de vos premières fois sur Google Earth, au début des années 2000. On pouvait passer des heures à tourner le globe en zoomant sur des parties de la carte. Chez soi, la maison de l’enfance, les rues où l’on a habité… Puis, par cercles concentriques, on visitait le monde.

❝ Google Earth, puis Google Maps, ont changé profondément la manière dont nous percevons les limites de la terre. Peut-être autant que la photo de la Terre vue de la Lune qui date de 1966. ❞  

Google Earth, puis Google Maps, ont changé profondément la manière dont nous percevons les limites de la terre. Peut-être autant que la photo de la Terre vue de la Lune qui date de 1966. Cette photo nous donnait l’échelle. Elle disait : la planète est séparée de l’espace qui l’entoure, elle possède un contour, une taille finie. Google Earth nous a donné l’idée que, si nous passions assez de temps devant notre ordinateur — cela pourrait être un an, ou mille ans, mais une durée possible — nous pourrions voir toutes les maisons, tous les bancs, toutes les dunes, tous les bougainvilliers qui peuplent et colorent la planète. Cette idée est absurde, tout comme la parabole du singe éternel et de la machine à écrire d’Isaac Asimov, qui est condamné à taper toute la littérature possible, puisqu’il possède un temps infini. Mais l’idée est forte, et elle s’est infiltrée très profondément dans les appareils culturels. Nous pensons que le monde est cartographié dans son intégralité. Que tous les replis, toutes les touffeurs, toutes les caves, toutes les crevasses ont été explorés, ou sont en attente de l’être.

Cet imaginaire de la disparition programmée des Terra incognita ont ramené dans la culture populaire les rêves de colonisations interplanétaires. Mars, la conquête de l’espace interstellaire… La cartographie intégrale du territoire et le tourisme photographique, qui multiplie de façon vertigineuse les images du monde (souvent des mêmes lieux d’ailleurs) nous laisse croire que la terre est saturée du regard des hommes, et qu’il ne reste pas de cachettes inviolées. Dès lors que l’espace est contraint, les ressources ne peuvent plus être limitées. Vous voyez là d’autres peurs avancer, prévoyant l’épuisement même des ressources symboliques : l’invention, le mystère, le secret… La réussite du projet de cartographie est une navigation sans danger (sans les lions des "hic sunt leones" qui indiquaient les terres hostiles), et donc sans surprises, ce qui présente une menace d’ennui.

❝ L’écosophie est une manière de rappeler à l’homme que le monde ne lui est pas subordonné.❞  

L'Occident s'est, en grande partie, construit sur l'idée de conquête, celle d'un monde infini. Face à la prise de conscience d'un monde finalement "petit", comment peut-il se repenser, revoir ses objectifs ? Comment est désormais abordée cette notion de "conquête" ?

Cela me permet de parler de l’autre domination de l’homme sur territoire. En plus de la victoire sur l’espace, de cette réduction des distances traversables, nous ressentons aussi que nos actes quotidiens, ou les effets de notre simple présence, ont un impact sur le paysage qui nous entoure. Le mot assez fort d’anthropocène nous permet d’envisager cela : nous l’utilisons pour dire que la Terre est entrée dans une ère où les actions de l’homme sont devenues une force géologique, où c’est nous qui avons le plus grand impact sur l’écosystème terrestre.

Il semble que tout un imaginaire écosophique soit né de cette idée, que nos actes ont un retentissement sur le monde alentour. L’écosophie, en ce sens, est une manière de rappeler à l’homme que le monde ne lui est pas subordonné. Que nous sommes sujets au monde, et que le monde est aussi notre sujet. Que nous sommes la maison et les habitants de la maison, en quelque sorte.


Michaël V. Dandrieux

Michaël V. Dandrieux, PhD. est sociologue, il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est co-fondateur d'Eranos, où il a en charge le développement stratégique des activités internationales. Il est également enseignant à Sciences Po et directeur éditorial des Cahiers européens de l’imaginaire (CNRS Editions). Son travail porte sur les rationalités apparemment irrationnelles.

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