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Nos nouveaux modes de communication sont-ils appauvrissants ?

Les nouvelles technologies de communication se sont développées ces dernières années. Avec l'apparition d'applications comme Whatsapp, Instagram ou Facebook Messenger, il est de moins en moins évident d'adopter les bonnes conversations à ces nouvelles modes. Les conséquences peuvent être très dommageables sur les relations.

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Atlantico : Les plateformes numériques de communication se sont développées ces dernières années avec l'apparition des messageries comme Whatsapp, Messenger... Ces messagerie ont vu se développer de nouvelles façons de communiquer avec les emojis, les emoticones. Quels sont les messages cachés que l'on peut passer dans les messages que l'on s'envoie sur ces plateformes ? Les silences ont autant d'importance que les réponses. Pourquoi ?

Michael Dandrieux : Nos manières de communiquer les uns avec les autres sont en nombre infini. Deux, cependant, se sont accaparées la plus grande partie de nos échanges : la parole d’un côté ; et de l’autre l’écrit. Nous reconnaissons une place bien moins importante à d’autres formes de communication : ce que nous disons ne nous ressemble pas toujours. Certaines sont conscientes comme le contact des corps, et d’autres sont involontaires comme la grammaire gestuelle. Elles ne nous engagent pas comme la “parole” donnée ou l’ “engagement” écrit. La sagesse populaire rappelle que “cochon qui s’en dédit” ; on ne peut pas se dédire d’un clin d’oeil ou d’un rouge aux joues.

❝ Les “meilleurs” systèmes de communication devraient être ceux qui acheminent les mots écrits sans les corrompre. Et pourtant, lorsque SnapChat s’est frayé une première réputation, c’était en permettant de diffuser des messages qui disparaissaient.❞  

Mais ces modes de communication n’en sont pas moins fondateurs des rapports que nous entretenons avec nos prochains. Et c’est par eux que passent d’ailleurs toutes les subtilités de la communication, comme les degrés de sincérité, les sous-entendus, et l’implicite. Cependant nous considérons toujours que la parole et le verbe possèdent un contenu dont on ne peut se dédire. Moins peut-être la parole, qui est volant (temporaire et volatile) que l’écriture qui est manent. Et ainsi l’écrit reste le support des contrats les plus sûrs, car on peut prouver ce que vous avez dit.

Dès lors, les “meilleurs” systèmes de communication devraient être ceux qui acheminent les mots écrits sans les corrompre, de l’émetteur au récepteur. Et pourtant, lorsque SnapChat s’est frayé une première réputation, c’était en permettant de diffuser des messages qui disparaissaient. C’est à dire que, d’un point de vue ingénieurial, l’app était moins performante que tous ces concurrents, parce qu’elle ne permettait pas l’archivage ou la recherche par exemple. Elle était donc une version dégradée de ce qui se faisait sur le marché en terme de fonctionnalités. Mais c’est justement ce changement du contexte de communication qui a produit de nouveaux usages. Les images vouées à demeurer sur Facebook et Instagram devaient être léchées, travaillées, cadrées. Mais soudain, une photo qui vivrait 5 ou 7 secondes avait le droit d'être impulsive, expérimentale, risquée, craft. C’est un premier exemple que vous pouvez comprendre comme ça : SnapChat a recréé les conditions de l’oralité dans un media essentiellement écrit. On pouvait envoyer n’importe quoi puisque même les mots étaient volants, volatiles, comme dans la conversation de tous les jours. Et cela déliait les langues et les pratiques - Snapchat était aussi une plateforme erotico-ludique très commode.

D’autres exemples montrent que notre vieille fascination pour le contenu est chahutée, notamment les emojis que vous citez. Si je vous demande de venir à 19h00 et que vous me répondez par un smiley qui sourit puis le petit poulpe, et qu’à 19h00 je ne vois personne venir, je ne peux pas vous dire “mais pourtant tu m’avais bien dit smiley qui sourit et petit poulpe”. Cette communication est essentiellement émotionnelle, et donc moins compromettante. L’intensité du message est forte, mais son contenu est faible, voir nul.

❝  SnapChat a recréé les conditions de l’oralité dans un media essentiellement écrit.❞  

Il n’est pas rare, Notamment en Corée, de s’envoyer des SMS vides, qui veulent dire un peu ce que vous voulez : le message vous laisse inférer tout son contenu en fonction du contexte émotionnel (“je pense à toi”, “je t’aime”…), d’un état de mémoire commune (“n’oublie pas de prendre le kimchi”, “réponds à mon message précédent”…), ou encore de l’heure de la journée (“je ne dors pas, et toi”, “je suis arrivé à notre rendez-vous”…). On peut parler ici de communication essentiellement symbolique puisque aucun dictionnaire ne vient valider le contenu du message. Le message n’est alors évalué que par les parties qui se le partagent, en vertu d’une relation intime, d’une sorte de clef privée.

Tout le monde n'est pas réceptif de la même manière à ces services de communications. Certains préfèrent les mails, les appels, d'autres ne sont réceptifs qu'à ces nouvelles plateformes. Il devient presque difficile d'échanger malgré ces nouvelles technologies faites pour faciliter les échanges. Comment l'expliquer ?

Vous soulevez deux problèmes. Le premier est un problème d’usage : nous trouvons un peu à tâtons comment utiliser ces plateformes qui, de plus, évoluent rapidement. Dès lors, une dimension ludique apparaît. On n’est plus sûr de ce que trouvera notre destinataire dans un message essentiellement composé d’acronymes, d’un langage vernaculaire (c’est à dire propre à telle ou telle communauté) dont on ignore s’il le comprendra, et de GIFS animés de Leonardo Di Caprio. Mais on s’amuse à s’envoyer toutes ces couleurs, et la communication perd de sa dimension fonctionnelle. On s’envoie des messages mais “c’était pour dire : rien du tout”. Toute une partie de nos communications, sans que nous ne voulions le reconnaître, repose déjà sur ces échanges discrets, et les réseaux sociaux tentent tout un tas de choses pour nous permettre de réchauffer les échanges dont le corps est absent.

❝ Les réseaux sociaux tentent tout un tas de choses pour nous permettre de réchauffer les échanges dont le corps est absent.❞  

Le second problème est un problème de culture : il peut sembler tout à fait suffisant de compter sur nos grammaires, ou les phrases articulées d’une conversation face à face, plutôt que d’envoyer des étiquettes de chat, ou le rythme des battements de son coeurs. Si vous considérez que la seule raison pour laquelle vous communiquez est de vous faire comprendre, ou qu’après Shakespeare ou Mallarmé les langues ont rendu inutile tout autre moyen d’expression, alors oui, ces services de communication peuvent paraître dégradés et révoltant de pauvreté. En particulier si une compétence de communication par la “story” ou les emoji se développe au dépend de la maitrise de l’orthographe des Académiciens.

Je vais vous dire quelque chose qui ne me réjouit pas mais qui me semble pourtant assez juste. Nous employons très peu en français le subjonctif imparfait, parce qu’il est difficile. Il sonne étrange et immensément vieux. Pourtant c’est le mode de l’irréel, c’est-a-dire qu’il vous permet de penser et de décrire un monde qui n’existe pas, au sein d’une hypothèse probable. Donc si vous ne l’employez pas, ce pas qu’une perte de grammaire, c’est toute une manière d’imaginer à laquelle vous n’avez pas accès. En ce sens, tous les moyens dont vous parlez peuvent paraître pauvres, ils n’en témoignent pas moins aussi de réalités relationnelles entières : de modes de vie qui échappent dans leur totalité à ceux qui ne les pratiquent pas.

Quelles peuvent-être les limites à ne se reposer que sur ces technologies pour communiquer ?

C’est une question très engageante. Je voudrais donc me risquer à vous répondre :


Michaël V. Dandrieux

Michaël V. Dandrieux, PhD. est sociologue, il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est co-fondateur d'Eranos, où il a en charge le développement stratégique des activités internationales. Il est également enseignant à Sciences Po et directeur éditorial des Cahiers européens de l’imaginaire (CNRS Editions). Son travail porte sur les rationalités apparemment irrationnelles.

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