L’IA démultiplie nos forces, et offre la possibilité de sous-traiter petit à petit l’acte de faire. La machine recherche, code, calcule, produit à notre place, livrant des résultats sans que nous n’ayons à faire le cheminement qui y amène. Ce remplacement nourrit les fantasmes de disruption du marché du travail, fondés sur les promesses d’inutilité progressive de l’action humaine.
Mais ce que nous risquons avec l’IA, ce n’est pas seulement de perdre des emplois, c’est de perdre l’expérience du “faire”, l’ensemble d’impulsions et de gestes qui donnent du sens à notre vie et à notre place dans le monde. Et ce sont ses vendeurs qui le disent le mieux.
Faire, c’est surfait
L’un d’eux, fondateur d’une start-up qui génère des albums pour Spotify, explique que “ce n’est plus vraiment un plaisir de faire de la musique aujourd’hui. Ça prend beaucoup de temps. Il faut beaucoup s’entraîner (...) Je pense que la plupart des gens ne prennent pas de plaisir pendant la majeure partie du temps qu’ils consacrent à faire de la musique” (M.Shulman).
Cela fait 40.000 ans que nous faisons de la musique “à la dure”, avec nos instruments difficiles à faire sonner. Il faut des années pour sortir quelque chose d’une flûte, une vie pour maîtriser un genre. Mais c’est justement cela “faire de la musique”. Chercher, copier, répéter, Interpréter, citer. Tout cela permet au musicien (même amateur) d’apprendre à se connaître, en participant à l’histoire collective.
“Faire quoi que ce soit" est une occasion de se situer au cœur du monde, d’augmenter ce qui est le plus humain en nous. Nous “faisons” des choses et, en chemin, nous apprenons à connaître le monde et son sens, nous comprenons notre place en lui. Au contraire, “nous n’acquérons pas de connaissance en nous situant hors du monde ; nous ne connaissons que parce que nous sommes dans le monde. Nous faisons partie du monde et participons à ses différents devenirs” (K.Barad, 2007).
Il faut “stratégiser” la technologie
Quelle chance nous avons de pouvoir “faire” ! Regardez-vous créer : tout ce que cela implique — et comme cela vous implique ! L’IA nous offre une possibilité inédite de nous débarrasser de cette chance, pour nous concentrer uniquement sur le produit de l’action. Ce drame s’appelle la “fonctionnalisation du monde”. Dans une entreprise fonctionnalisée (performante car productrice mais où plus personne ne fait rien), vos équipes ne s’impliqueront pas. Elles ne s’engageront pas, elles perdront la fierté d’avoir “fait”, et les repères de leur place dans votre projet s’effaceront.
La mise en œuvre de l’IA dans les organisations n’est donc pas un sujet de technologie. C’est un sujet culturel qui touche au pouvoir (que puis-je encore faire ?), à la fierté (que puis-je dire et me dire que j’ai fait ?), au sens (pourquoi ceci a-t-il été fait ?) et à l’identité (qui suis-je, moi qui ai fait ceci ?). Nous avons “technologisé” toutes les strates de l’entreprise, jusqu’à la stratégie. Il faut maintenant repenser la manière dont le déploiement de nos technologies atteint la culture de l’entreprise : il faut “stratégiser” la technologie (D.Djaiz).
Cela veut dire : cesser de subir l’outil pour le mettre au service d’une vision (ne plus nous demander “que peut faire cette technologie ?” mais “de quoi avons-nous besoin ?”) ; décider consciemment des zones que l’on sanctuarise pour l’humain (jugement, créativité, relation) et de celles que l’on délègue ; et refuser l’optimisation aveugle pour éviter que la logique de la machine et de ceux qui la vendent (vitesse, division, exploitation) ne dicte l’organisation du travail et ne vide l’esprit de l’entreprise.
3 règles pour bien déployer l’IA
Le déploiement de l’IA est une transformation organisationnelle totale. Mais, dès 1983, L.Bainbridge avertissait : “by taking away the easy parts of their task, automation can make the difficult parts of the human operator’s task more difficult”. Plus le système est automatisé, plus l’humain devient crucial pour en garantir la qualité, alors même qu’il perd la capacité de comprendre les résultats qu’il obtient, et l’habileté nécessaire pour intervenir. Ironiquement, après un certain temps, nous ne serons plus en mesure de juger de la qualité de la production de l’IA, lui ayant délégué le “faire” — or c’est le “faire” qui nourrit le “juger”.
Contre ces menaces, nous vous recommandons, comme le font K.Crawford et V.Joler (auteurs de la monumentale généalogie de la technologie et de l’exercice du pouvoir depuis 1500) de prendre votre temps. Un acte radical dans une période d’accélération et de simplification, mais qui distinguera ceux qui auront délégué l’âme de leur entreprise de ceux qui l’auront préservée. 3 règles guident cette préservation, et le bon déploiement de l’IA :
- Nourrir les compétences critiques : maintenir une pratique régulière pour conserver une compréhension intime des processus (écrire, analyser, synthétiser).
- Rester alertes : si les erreurs se raréfient dans une production synthétique qui augmente, nous peinons à les distinguer. Il faut redoubler de vigilance critique.
- Aiguiser notre discernement : nous héritons des erreurs des concepteurs du système (biais, hallucinations…), et n’avons pas les moyens de comprendre leurs causes. Les véritables assets pour tirer le plein potentiel de l’IA sont le jugement, la subtilité, et la compréhension profonde du contexte humain.
L’IA augmente et continuera d’augmenter la productivité du travail. Mais sans ces règles, cette productivité nouvelle n’entraînera pas une augmentation économique ou des conditions de la vie. En amaigrissant le sentiment de prise que les collaborateurs ont sur leur environnement, elle détruira leur engagement, empêchant l’entreprise de réaliser sa stratégie. Parce que les humains ne “font” pas pour produire ; nous "faisons" pour démultiplier les voies par lesquelles nous appartenons au monde. Enlevez ça, il ne reste rien. Créez-en de nouvelles, augmentez-les par la technologie, vous aurez enfin une entreprise d’un nouveau genre.
Illustration :Calculating Empires: A Genealogy of Technology and Power Since 1500 By Kate Crawford and Vladan Joler (2023)
