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Rencontrez les 12 personnes qui ont écrit mon TEDx talk

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Vous savez à quoi vous attendre en signant pour un TEDx talk. C’est du donnant-donnant. Vous venez avec une idée, une conviction, et assez de volonté pour la marchander; TED vient avec le style. Si les TED talks se ressemblent beaucoup, c’est justement du fait de ce style. Ce qu’on peut dire, ce qu’on ne peut pas dire. Les manières de faire, &c. Peut être que vous ne l’auriez pas fait comme ça, mais si les TED talks “marchent”, c’est aussi grâce à ce style, qui est fait pour diffuser votre idée, et vous êtes là pour ça.

Pour beaucoup, le processus peut être frustrant. Mais alors, et mon style ? Ma voix naturelle… Lorsque j’ai rencontré Michel Levy Provençal, le fondateur de TEDx Paris (sur un tout autre sujet d’ailleurs), nous avons rapidement abordé le problème de la pédagogie. Comment on passe une idée ? Devrions-nous épargner au public les références complexes ? Mâcher la connaissance avant de la recracher ? Nous sommes tombés d’accord sur une chose: une idée complexe, une fois qu’elle est simplifiée, n’est plus la même chose que l’idée complexe de départ. Elle est devenue une version simplifiée. Peut-être qu’il est plus simple de se la mettre dans le crâne, mais la complexité en elle-même est une structure. Si on l’enlève d’une idée, l’idée change.

❝ Comment on passe une idée ? Devrions-nous épargner au public les références complexes ? Mâcher la connaissance avant de la recracher ?❞  

Seulement voilà, le style TED, comme dit Michel, ne cherche pas à simplifier des idées complexes. Il s’agit déjà de passer l’idée, de la faire nidifier dans l’esprit du public. Cela dans le moins de temps possible, et avec une économie de mots. Il y a là une sorte d’élégance qui m’attirait.

Citer sans référence. Ouch.

C’est ce que j’avais en tête en acceptant de travailler sur ce qui devait devenir le talk d’ouverture de TEDx Paris 2017. Bien évidement, j’ai commencé par faire l’exact contraire de la simplification. Mon premier brouillon était rempli de longues citations et de références obscures. Je ne suis pas à la tête d’une start-up révolutionnaire. Je n’ai pas un produit à montrer, une idée à raconter. Je suis sociologue et mon champ de recherche est l’imaginaire. Je vis entouré d’une légion de vieux auteurs barbus, qui ont quand même pour eux de comprendre le monde où nous vivons dans sa profondeur. Et c’est de ça dont je voulais parler. J’avais envie de parler d’eux.

❝ Mon premier brouillon était rempli de longues citations et de références obscures.❞  

Pendant ce temps là, Michel et moi polissions le talk jusqu’à trouver l’idée à faire passer. Comme le thème de l’année était “Slow”, les autres speakers allaient parler de la vitesse, d’une manière ou d’une autre. De l’acceleration du temps ou de la nécessité de ralentir. Alors j’ai eu envie de parler des traits de l’homme qui sont sans âge et hors du temps. De ce qui échappe à la vitesse. Les “constantes anthropologiques”.

Nous avons essayé de dégager cette idée, de rendre le talk le plus direct possible. Il fallait qu’il soit aussi un peu amusant, illustré et inspirant. “Ce travail que nous sommes en train de faire, c’est l’exercice” pensai-je. Mais je pensais aussi à la voix des auteurs auxquels je devais cette idée. Toute cette intelligence de cœur, ces années de recherche qui étaient écartées à mesure que nous éditions le talk, semaine après semaine.

Je pris la décision de m’abandonner à l’exercice, et de m’y abandonner avec joie, mais je voulais aussi ne pas écarter ces auteurs. Puisque je ne pouvais pas les amener avec moi, citer leurs noms, j’ai entrelacé leurs voix dans la mienne, caché leurs phrases, tissé leurs mots dans le talk. Au final, je ne sais pas si ce talk vaut quoi que ce soit, mais il est certain que les auteurs qui l’ont écrit — plus que moi — sont dignes de votre temps.

Voila les 12 personnes qui ont véritablement écrit mon TEDx talk, et ce qu’ils ont dit:

  • 1 — Augustin Berque a dit, presque mot pour mot, “destruction de la nature, dévastation du paysage et accroissement des inégalités… Ce monde-ci est inacceptable parce qu’il contrevient à toutes les grandes valeurs humaines : le bien, le beau, le vrai”. Je l’ai entendu dans une conférence qui s’appelle “Où réside l’esprit du lieu”. Non seulement c’est un titre très beau, cette conférence est aussi un point d’entrée dans la philosophie de la nature d’Augustin Berque, et une bonne explication du monde de crises dans lequel nous vivons.
  • 2 — Arthur C. Clark, le fameux futuriste et plongeur sous-marin, est derrière la phrase “nous avions prévu les téléphones portables, le télétravail et les opérations chirurgicales à distance”. Dans une conversation de 1960, on peut le voir prédire notre capacité de nous parler sans savoir où nous nous trouvons, et d’exercer nos compétences à distance. Il explique que des neurochirurgiens à Edimbourg pourront opérer des patients en nouvelle Zélande. Tout ceci est arrivé (jetez un oeil à l’opération Lindberg), et nous nous souvenons de Clark parce que, de tous les prophètes dont le futur n’est pas encore arrivé, le sien est devenu notre présent.
  • 3, 4 & 5 — George Loewenstein,Matthew Rabin & Ted O’Donoghue ont publié un article intitulé “Les biais de projection dans la prédiction du futur”, qui se cache derrière la phrase “Par contre, personne n’avait imaginé qu’il y aurait des femmes dans les bureaux”. L’article explique que nous sentons bien que nos goûts personnels sont amenés à évoluer, mais nous sous-estimons totalement à quel point. De sorte que lorsque nous prédisons le futur, nous pensons que ce qui est proche de nous (nos manières de penser, notre environnement immédiat) restera sensiblement identique. A la limite augmenté par l’environnement extérieur, mais c’est tout. Apparemment, il nous est incroyablement pénible de penser que nous aussi, dans le futur, aurons changé.
  • 6 — Italo Calvino ! Personne d’autre que lui ne pouvait se cacher derrière une image aussi fantastiquement littéraire que “Un homme toute sa vie cherche la ville rêvée, sans penser que, lorsqu’il la trouve, il s’y assoit sur le banc avec les vieux”. Elle se trouve dans les Villes Invisibles, un livre si peuplé de merveilles qu’il est difficile de ne pas en conserver une copie à portée de main. Surtout en voyageant. Dans le livre, Kubla Kahn (dont le palais est grand comme un pays, dont l’empire est vaste comme le monde) écoute Marco Polo rapporter les récits des villes qui sont hors de sa portée. L’une de ces villes est celle que nous avons cherchée toute votre vie. Nous la trouvons enfin, mais lorsque nous la trouvons nous sommes dans la force de l’âge, et notre jeunesse a été consumée par la recherche. Les “désirs sont déjà des souvenirs”.
  • 7 — Michel Maffesoli a consacré une part importante de son oeuvre à l’idée que le présent revient dans nos sociétés. Nous sommes moins tentés de tout miser sur la vie à venir, sur le futur, sur l’après, les lendemains qui chantent… Nous rapatrions la jouissance dans le présent. Mettons l’accent sur le corps longtemps délaissé, sur les sensations. La phrase “le grand sacrifice du XXe siècle, c’est le présent” fait référence à tout son travail sur la vie quotidienne.
  • 8 — C’est à Gilbert Durand que nous devons l’idée principe du talk. C’est à lui que je pensais en disant “Et là je veux parler des grands invariants ! Ce qui est là depuis toujours et restera là, au fondement de l’espèce”. Le travail de Durand sur ce qu’il appelle des “constantes anthropologiques” est fascinant. Durand explique que certains des symboles que nous utilisons ne sont pas arbitraires: ils pourraient avoir n’importe quel sens, mais il se trouve que ce n’est pas le cas. Les civilisations successives les ont utilisés pour dire la même chose. Pourquoi ne pas construire sur ces structures, qui nous ont accompagnées tout au long de l’histoire humaine, plutôt que sur le sol meuble des “révolutions” technologiques bi-annuelles ? Le premier exemple de ces constantes, la pulsion de verticalité, de vol, d’arrachement à la pesanteur, vient de lui aussi.
  • 9 — Chez Carl Gustav Jung j’ai trouvé le second exemple de ces constantes. Le dragon jaloux qui se mord la queue et encercle une puissante merveille en son sein (que ce trésor précieux soit l’Or du Rhin de Fáfnir, l’or de Smaug dans le Seigneur des Anneaux, un or métaphorique, une princesse, ou un secret intime). Ce monstre circulaire est souvent pourfendu à l’aide d’une épée : symbole des épreuves à traverser, des cycles dont il faut s’extraire… On le retrouve dans la mythologie nordique, mais il apparaît aussi dans le brahmanisme ou en Égypte.
  • 10 — Gaston Bachelard, dont je ne cesse de fréquenter la littérature, est l’auteur du dernier exemple, celui de la maison. Je l’ai lu et entendu si souvent que je me vois presque le citer dans sa voix en disant : “la maison est une image vraiment enracinée dans chaque individu”. L’histoire du grenier et de la cave sont aussi de lui: la maison de l’enfance avec son grenier peuplé de souvenirs sec, sa cave remplie de peurs humide et inconscientes, de monstres sous-terrains. Bachelard était philosophe, et le professeur de Gilbert Durand, qui était le professeur de Michel Maffesoli. D’une certaine manière, tout un héritage de recherches sur l’imaginaire se déroule dans le talk, de Bachelard à Durand à Maffesoli, jusqu’à la génération dont je fais partie.
  • 11 & 12 — Jorge Luis Borges & Rafael Cansinos-Asséns. Dans la toute fin, j’ai légèrement improvisé en plaçant quelque chose de l’ordre de “vieux d’une longue nuit de siècles” pour dire “très vieux”. Pourquoi j’ai fait ça. J’étais en train de réaliser que Borges, le littérateur infini, ne faisait pas partie de l’équipe. Alors que j’approchais de la fin du temps réglementaire, cette formulation obscure du poète Rafael Cansinos-Asséns m’est revenue à l’esprit : “c’était la première nuit, mais une longue nuit de siècles l’avait précédée”. Seulement là, sur scène, elle m’est revenue avec la voix de Borges, dont je la tiens. Citer quelqu’un que Borges lui-même a cité est d’ailleurs un meilleur hommage à Borges que si on le citait directement. Un hommage plus fidèle à Borges.

Parce que Borges pensait que toute la littérature était un vaste système de citations. Certaines conscientes, d’autres perdues. Il croyait que tout avait déjà été écrit. Ainsi, chaque mot que nous prononçons est soit la célébration d’une voix ancienne et familière (et dans ce cas nous empruntons à la caverne de la littérature) ; soit, lorsque nous nous imaginons produire quelque chose de nouveau, le dévoilement d’un trou dans notre culture (car dans ce cas nous sommes juste ignorants de qui nous sommes en train de citer).


Michaël V. Dandrieux

Michaël V. Dandrieux, PhD. est sociologue, il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est co-fondateur d'Eranos, où il a en charge le développement stratégique des activités internationales. Il est également enseignant à Sciences Po et directeur éditorial des Cahiers européens de l’imaginaire (CNRS Editions). Son travail porte sur les rationalités apparemment irrationnelles.

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