Production

L'entreprise sauvera-t-elle le monde ?

Dans cette conversation, Maxime de Couëssin et Armelle Weisman du Réseau Entreprendre Paris amènent Michaël Dandrieux à questionner les liens entre entrepreneuriat et société.

Michaël, que signifie cette injonction contemporaine à être utile à la société ? Selon toi, faut-il forcément « servir à quelque chose » pour se sentir bien dans sa vie ?

La question de l’utilité est complexe car c’est une question d’éthique. Ce qui m’intéresse en tant que sociologue, c’est précisément le fait que notre époque dise qu'il faut servir à quelque chose”. Et ça influence notamment les entrepreneurs dans la façon dont ils développent leur entreprise. Il y a 15 ans, quand on présentait une entreprise, on parlait de ce qu’elle faisait. Aujourd’hui, on parle de la mission qu’elle s’est donnée. Ça veut dire que l’imaginaire de ce qu’est l’entreprise en tant qu’organisation a changé.

L'imaginaire de l'entreprise

Comment s’est opéré ce glissement d’imaginaire de l’entreprise ?

On peut regarder en arrière et réfléchir aux mécanismes de « saturation des systèmes » que l’on connaît en sociologie. Un système, pour les acteurs qui en sont à l’intérieur, peut donner le sentiment qu’il est stable, immuable. Et alors dès qu’un changement apparaît, on se dit que c’est une crise. En réalité, tous les systèmes humains sont en mouvement. Parfois tellement lentement par rapport au temps de notre vie qu’on n’a pas l’impression qu’ils changent.

C’est ce qui se passe avec l’entreprise. On avait l’impression d’être dans un système stable depuis environ 150 ans : production d’emploi, création de richesses, etc… Et on découvre que les choses changent. Ce qui est parfaitement normal pour un système !

❝  Il y a 15 ans, quand on présentait une entreprise, on parlait de ce qu’elle faisait. Aujourd’hui, on parle de la mission qu’elle s’est donnée.❞  

Pour le comprendre, il faut prendre du recul sur ce qu’est une entreprise : une entreprise, ce sont les forces jointes d’un certain nombre d’acteurs qui se sont à un moment donné retrouvés pour résoudre un problème. Et qui, une fois le problème résolu, sont supérieures aux capacités d’action dans le monde à celles des individus disjoints.

Saturation

Peux-tu donner un exemple d'une entreprise qui agirait comme un “système saturé” ?

Prenez un village avec une route centrale, qui se retrouve coupée par un arbre tombé. Le village est paralysé, plus de nourriture de l’extérieur ne peut venir. Vous avez un premier type qui a une scie, un deuxième une charrette, un troisième un levier pour lever l’arbre. Les trois se réunissent, coupent l’arbre, le retirent. Et sauvent le village. Ces types se rendent compte qu’ils possèdent une compétence nouvelle. Ils décident de continuer en proposant du bois coupé au reste du village. Les gens sont contents : chauffage (amélioration des conditions de vie) et business de cheminée (ce qui créé un marché). Tout le monde est ravi.

Le problème, c’est qu’à un moment donné, ils ont coupé tout le bois de la forêt. Et comme les trois types ont cette compétence, ils vont chercher des forêts à abattre – indépendamment du fait qu’on ait besoin de bois ou non – pour légitimer ce qu’ils ont entrepris ensemble, leur “entreprise”.

❝ Les entreprises ont pris une importance démesurée et ont acquis la capacité de changer nos vies. Elles sont devenues des acteurs de la civilisation.❞  

C’est ce qui se produit aujourd’hui devant nos yeux. Depuis 150 ans, on a produit des entreprises pour répondre à des problèmes qui étaient posés devant nous. On a construit un cadre de compétences et de transformation de notre milieu. Mais cette capacité d’action s’est transformée petit à petit. Les entreprises ont pris une importance démesurée et ont acquis la capacité de changer nos vies. Elles sont devenues des acteurs de la civilisation.

Pour vous répondre, si la question du « faut-il servir à quelque chose » se pose, c’est parce que le niveau de compétences est aujourd’hui extrêmement élevé mais que le milieu dans lequel elles s’exercent est de plus en plus averse à l’exécution de ces compétences. Donc pour restreindre l’exécution de ces compétences dans un milieu qui lui est averse, une question vient : « A quoi tu sers ? ». Cette question amène les entreprises à s’interroger sur leur propre existence, leur raison d’être. Avec toutes les tartes à la crème possibles !

Importance croissante

Pourquoi n’arrive-t-on pas à arrêter l’importance croissante des entreprises que tu décris ?

Ce n’est pas un mouvement inéluctable. C’est ce qu’on voit actuellement. Beaucoup d’entreprises et de dirigeants réalisent que leurs métiers et leurs raisons d’être vont devoir évoluer et s’adapter régulièrement à leur environnement.

Mais c’est très difficile de s’arrêter alors qu’on sait faire quelque chose. Et que, jusqu’alors, ça marchait très bien. C’est difficile de dire : « C’est moi qui dois changer ». On préfère dire : « Il faut étendre mon marché pour aller continuer à développer une compétence que j’ai acquise ».

En fait, quand un système parvient à saturation, il est souvent tombé dans un piège. J’emprunte cette idée à Pascal Picq, paléoanthropologue, qui explique que les organisations qui disparaissent sont celles qui se sont identifiées à leur environnement. Repenser son rapport au monde, ça demande du risque, de se désavouer, de modifier des compétences, de modifier la communauté… C’est coûteux d’un point de vue psychique et social. Il est plus simple de continuer à penser “notre activité est la bonne” : Kodak et la photographie, Microsoft et le personal computing, les taxis, etc… Tous ces environnements ne sont pas réservés pour toujours à ceux qui ont l’impression de les dominer à un moment donné.

Repenser son rapport au monde

Repenser son rapport au monde : qu’est-ce que cela veut dire pour une entreprise ?

Pendant longtemps, les entreprises se sont résumées à ce qu’elles « faisaient » : si l’entreprise est ce qu’elle fait, alors pour changer ce qu’elle fait, il faut changer ce qu’elle est… Si en revanche, l’entreprise est ce à quoi elle sert, alors il suffit de réaligner tout le monde sur ce à quoi elle sert. Et « l’intendance suivra », comme dirait De Gaulle.

Nous avons travaillé avec un de nos clients, une maison de champagne, autour de ces sujets. Ce qu’on a découvert, c’est que leur vrai métier, ce n’est pas de produire du champagne : ce n’est qu’une compétence. Leur métier, c’est ce qui se produit par la consommation du champagne : la célébration, la convivialité, l’être ensemble. Ça veut dire que l’entreprise est légitime pour faire plein d’autres choses que le champagne. Donc, si tous les employés sont alignés sur le fait que la finalité est la célébration et le moyen la bouteille de champagne, alors vous pouvez opérer des changements beaucoup plus facilement.

Le fait de réaligner l’entreprise donne aux dirigeants un formidable outil de pilotage, calqué sur le réel, construit pour répondre et participer à un phénomène humain (la célébration).

La responsabilité du sens

Le fait d’avoir transmis aux entreprises la responsabilité du sens dénote-t-il d’un affaiblissement des cadres traditionnels : politique, spirituel, culturel ?

La réponse est radicalement oui !

Ce qu’on observe aujourd’hui, c’est une défiance de la parole de l’expert. Qu’il soit scientifique, politique ou autre. Au-delà des expériences sensibles du monde, il y a deux puissances – le « savant » et le « politique » qui viennent me décrire le monde tel qu’il est et contre lesquelles je ne peux m’opposer.

Prenez les climatosceptiques : leur opinion se fonde généralement sur l’idée qu’ils n’éprouvent pas le réchauffement climatique par leur sens. Leur expérience sensible est en désaccord avec la parole scientifique. C’est extrêmement humiliant de devoir croire des gens auxquels vous ne comprenez rien, qui sont loin de vous. Humiliant car ces gens disent quelque chose dont vous ne faites pas l’expérience sensible.

❝ Ce n’est plus l’Etat, l’OMS ou l’ONU qui nous disent ce que sera le futur. Ce sont les grandes entreprises qui se retrouvent chargées de la recherche et du sens❞  

Pour pouvoir s’asseoir sur cette humiliation, il faut être capable de beaucoup de confiance. Or, quand dans votre vie quotidienne, vous passez votre temps à acheter des produits dont l’image ne correspond pas à l’emballage, dont les ingrédients ne correspondent pas à la liste des ingrédients… votre confiance s’amenuise, votre crédulité augmente… Vous rentrez dans un état complotiste.

On assiste donc à une privatisation du sens par rapport aux instances traditionnelles (famille, religieux, politique). C’est ce qui permet à l’entreprise de prendre une place croissante depuis les années 1960 : place dans nos vies, dans nos cultures, dans nos foyers… On arrive à un moment où toutes les grandes idéologies sont lues par les grandes entreprises : ce n’est plus l’Etat, l’OMS ou l’ONU qui nous disent ce que sera le futur. Ce sont les grandes entreprises qui se retrouvent chargées de la recherche et du sens.

Récit "possibiliste"

Est-ce que ce mouvement du sens vers l’entreprise est définitif ?

A mon avis, ce qui change profondément, c’est l’imaginaire de l’entreprise.

La conception dominante de l’entreprise nous vient des années 1890 aux Etats-Unis. Elle est issue du rapport que les Etats-Unis entretiennent avec leur territoire. Un territoire immense, inépuisable, à dominer. Dans cette conception-là, les américains produisent un imaginaire qu’on pourrait appeler le « récit possibiliste ». L’idée est simple : « Tout ce qui peut être fait sera fait, donc doit être fait ». La question n’est pas « Faut-il faire ? » mais « Comment faire ? » et « Qui fait ? ». C’est un récit dans lequel l’éthique n’a pas de place. « Si les gens achètent, c’est que c’est bien : je suis légitimé dans mon action par le fait que ce que je fais marche. »

❝ L’enjeu pour l’entreprise est de comprendre le réseau de relations qu’elle produit. Par exemple, de considérer que l’un de ses produits dérivés, c’est la culture managériale. Et que dans cette culture, il y a de la valeur humaine.❞  

Ce registre a glissé vers l’Europe et a transformé notre imaginaire de l’entreprise. On le voit dans l’engouement autour de la Startup Nation, de la part de ceux qui veulent changer le monde. Je ne dis pas que cette énergie est mauvaise mais il faut reconnaître qu’elle s’est détachée de la question de l’éthique. Le récit possibiliste alimente la mythologie dans laquelle, si je simplifie, « l’entreprise sauvera le monde ».

En réalité, si vous lisez les travaux de l’économiste italo-américaine Mariana Mazzucato, vous vous rendez compte que cette idée, « l’entreprise sauvera le monde », c’est une histoire qu’on se raconte, avec plus ou moins de bonne foi. En réalité, une grande partie des innovations (internet, le GPS, les écrans tactiles) qui ont transformé le siècle sont issus de l’argent public… Les entreprises les ont récupéré et ont su créer une image cool. Alors que très concrètement, les grosses innovations de fonds sont produites par les Etats. Il faudrait valoriser l’idée qu’en tant que citoyen, nous sommes tous « au board » de l’Etat et que nous contribuons, par nos impôts, aux projets d’innovation collective.

Le lien en entreprise

Si on dit que l’entreprise n’est pas le parangon du « pourquoi » mais du « comment », n’y a-t-il pas une réflexion à mener autour du « lien » en entreprise ?

C’est une excellente question.

La réponse est la suivante : nous, dans la société occidentale « post-moderne », ne sommes pas outillés pour penser la relation. On sait penser les termes des choses, les extrémités, les objets qui constituent le monde. Mais pas les relations qui existent à l’intérieur du monde.

On dit : « mon entreprise produit des chaussures, elle fait de l’accompagnement stratégique… ». On pense les objets. En revanche, si je vous demande : « Quels types de relations votre entreprise produit-elle ? », on ne sait pas le penser. L’enjeu pour l’entreprise est de comprendre ce réseau de relations qu’elle produit. Par exemple, de considérer que l’un de ses produits dérivés, c’est la culture managériale. Et que dans cette culture, il y a de la valeur humaine.

Gisement impense

Ce tissu de relations est donc impensé au niveau de l’entreprise ?

Oui, et paradoxalement, alors même qu’il n’est pas pris en compte par l’entreprise, elle passe inconsciemment beaucoup de temps à le détruire.

❝ Les entreprises sont des industries de la vie, elles sont opératrices de lien social. Elles n’ont pas à le devenir, elles le sont déjà.❞  

Imaginez que vous êtes une entreprise de maquillage, que vous vendez des crèmes qui produisent X% de rides en moins, avec X% de réduction du prix… En utilisant ces messages, vous finissez par avoir une externalité négative qui n’est pas comptabilisée : c’est la confiance que vous détruisez chez vos consommateurs. A partir du moment où vous passez votre temps à aménager la vérité (et c’est valable pour tout un tas d’acteurs), vous contribuez à amoindrir la confiance de la société. Donc toutes les entreprises qui font du marketing salace avec des promesses intenables ne se rendent pas compte que leur « Produit Extérieur Brut » est d’amoindrir la confiance dans la société. C’est quelque chose d’extrêmement grave et non comptabilisé qui se produit.

C’est vraiment grave que ces externalités ne soient pas comptabilisées. Je vous citerais simplement cette très belle phrase de Philippe Joubert, ancien patron d’Alstom : « Puisque les entreprises ne prennent pas en compte ces externalités alors qu’elles devraient être dans les livres de comptes, les entrepreneurs sont des faux monnayeurs. »

Facilitateur de lien

Est-ce qu’il faut alors considérer que la première responsabilité des entreprises est d’être des “facilitateurs de liens” ?

En réalité, la question n’est pas “Est ce qu’on peut le dire”. C’est un état de fait : les entreprises sont des industries de la vie, elles sont opératrices de lien social. Elles n’ont pas à le devenir, elles le sont déjà.

❝ Le travail est une modalité du vivre ensemble. On ne travaille pas pour produire quelque chose, on travaille pour être ensemble. ❞  

Tout ce que fait l’entreprise, à l’extérieur comme à l’intérieur, donne l’exemple de ce que « vivre ensemble » veut dire. Tout ce que vous faites en entreprise est producteur de lien social. Le fait d’être en présentiel ou en télétravail, de choisir telle ou telle matière première, d’évoluer dans tel ou tel cadre de travail : tout cela, fait de la vie !

Le travail est une modalité du vivre ensemble. On ne travaille pas pour produire quelque chose, on travaille pour être ensemble. Et le produit dérivé de cet être ensemble, c’est la production de choses. Répétons-le avec joie : entreprises, vous êtes déjà un opérateur de la vie. Vous n’avez pas le choix de l’être ou de ne pas l’être. La question, c’est comment bien le faire.

❝ Entreprises, vous êtes déjà un opérateur de la vie. Vous n’avez pas le choix de l’être ou de ne pas l’être. La question, c’est comment bien le faire.❞  

COVID-19

Même dans le contexte que nous connaissons depuis plus d’un an ?

Oui, la crise a même exacerbé ce rôle de l’entreprise. La seule chose que font les Français depuis 6 mois, c’est de travailler. Il n’y a quasiment plus aucune socialité à part l’entreprise. L’entreprise est chargée, temporairement mais de façon extrêmement forte, de toute possibilité de socialité. La camaraderie, l’être ensemble, l’amitié… C’est l’entreprise ! C’est un moment unique où tout le personnel envahit le professionnel, car le personnel ne peut s’exprimer nulle part ailleurs. Ça ne durera pas toujours mais ça va changer durablement les choses.


Michaël V. Dandrieux

Michaël V. Dandrieux Ph.D est sociologue, il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est co-fondateur du cabinet de conseil Eranos, qui s'engage à réconcilier l'entreprise et la société. Il est enseignant à Sciences Po Paris (Ecole de Management et d'Innovation) et Directeur éditorial des Cahiers européens de l'imaginaire (CNRS éditions). Son travail porte sur les rationalités apparemment irrationnelles qui structurent la société : les mythes, le rêve, la confiance, l'espoir.

Analyse, regards lents sur la société. Nos partenaires et notre entreprise sont nos terrains.

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