Le travail est une forme de l'être ensemble. Reconnaissance, considération, accomplissement dans le geste sont plus importants que les raisons pour lesquelles nous croyons aller "au boulot". Et comme on finit toujours par ressembler au paysage, il faut soigner l'environnement où se déroulent les heures ouvrées.

Si vous demandez à quelqu’un comment il sait qu’il a passé une journée productive il vous répondra par exemple “mon patron m’a félicité”, ou “j’ai eu le sentiment d’avancer dans mes tâches”, ou “j’ai réduit le nombre d’emails non lus dans ma boite mail”. On peut imaginer la fiche de poste qui se cache derrière ces réponses, avec des objectifs de l’ordre de “parvenir à lire tous ses mails”… Pourtant, la raison pour laquelle nous travaillons n’est pas de cocher progressivement les cases d’une liste infinie.

❝ La raison pour laquelle nous travaillons n’est pas de cocher progressivement les cases d’une liste infinie. Ce qui nous procure du bien, c’est de tisser des relations de reconnaissance mutuelle avec notre environnement.❞  

A côté de cette “condition sisyphéenne peut se dérouler une “condition de sens”, une activité réelle : le travail est une forme de l’être ensemble, et ce qui nous procure du bien au travail, c’est de tisser des relations de reconnaissance mutuelle avec notre environnement. La reconnaissance, la considération, l’admiration sont de ces sentiments. Cependant, si on nous le demande, nous sommes incapables de nous en rappeler (Dan Ariely, 2011). Nous sommes parvenus à nous faire croire que nous travaillons pour des raisons fonctionnelles.

Si vous demandez à quelqu’un où il va lorsqu’il veut être productif, il vous répondra “dans une petite pièce à la maison”, ou “sur le patio” ; ou “tôt le matin”, ou “tard le soir” ; ou “dans un train”, “dans une gare”, “dans un avion”… Mais personne ne vous répondra jamais “au bureau”. (Jason Fried, 2010). Pourtant, lorsque une société est fondée, on pense tout de suite aux locaux, aux bureaux, au parc informatique, plus récemment déguisés en tables de ping pong, en poufs, en saladiers de snacks. Le travail, dans nos cultures, n’est pas seulement une activité de l’homme, mais aussi un lieu de son existence.

Vive le règne des polymathes

❝ Notre époque transforme le travail d’un lieu où l'on doit se rendre à un moment de vie dont il faut jouir. Le lieu de l'entreprise appartient à d'autres, mais ma vie est la mienne.❞  

Double inertie de la culture : le travail est donc vécu non seulement comme un destin, mais aussi comme un séjour : “que veux tu faire lorsque tu seras plus grand” ? Et : “Où-est-ce que tu travailles”. L’organisation se confond avec son lieu. C’est contre ces idées qui nous pèsent que se construit toute une philosophie du nomadisme professionnel. Un nomadisme destinal et géographique : on s’adonne à plusieurs métiers concomitamment, ou en zig-zag. Et on est les execute d’un point ou de l’autre de la planète. Slashing, co-living, remote, reorientation violente, mooks et autodidactie, règne des polymathes. La présence du corps n'est pas une nécessité à l'expression des compétences (Arthur C. Clarke, 1964).

❝ On finit toujours par ressembler au paysage où l'on grandit. C'est pour cela que les conditions dans lesquelles nous travaillons comptent autant que le travail que nous faisons.❞  

Notre époque transforme le travail d’un lieu où l'on doit se rendre à un moment de vie dont il faut jouir. La lieu de l'entreprise appartient à d'autres, mais ma vie est la mienne. Le plaisir, le sens, la raison d’être, le sentiment d’accomplissement de soi et d’utilité des forces de l’homme dans un environnement en demande sont autant de signes des nouvelles manières qui se cherchent pour “habiter” le travail. Non plus le traverser, comme on traverse une vallée de larmes, mais s’y installer, nidifier, décorer. Faire son chez-soi du produit de ses mains.

On finit toujours par ressembler au paysage où l'on grandit. C'est pour cela que les conditions dans lesquelles nous travaillons comptent autant que le travail que nous faisons.