La ponctualité est une ressource : “le temps c’est de l’argent”. A l’opposé des urgences et des cadences, il existe cependant un temps du souvenir, des rêveries, de l’absorption. Ne vous fâchez pas contre les retardataires, ils vous offrent en réalité un peu de temps pour vous.

La ponctualité est une qualité, une ressource, une valeur. Alors si “le temps c’est de l’argent”, le retard est une dette, une créance. Quelqu’un qui arrive à l’heure nous permet d’optimiser nos trajets, de prévoir l’après et de minimiser l’attente. Minimiser l’attente, c’est annuler les moments où l’on ne fait rien, ce temps “improductif”. Il faut donc ne jamais attendre. Le temps perdu est une douleur, un échec.

❝ Plaisir subtil d’arriver en avance et de mesurer, par le temps vide qui nous sépare de l’heure exacte, ce que nous sommes avant d’être là. Mais ceux qui arrivent en retard tournent sans doute autour d’une jouissance tout aussi perverse, ayant pris le temps de n’être pas là avant d’y être.❞  

— Jean Baudrillard, Fragments, 1995

Dans l’imaginaire du XXème siècle cette disparition de l’attente a abouti à la division du travail : il faut avoir rythmé la journée en une suite de tâches qui s'enchaînent. Cette soumission de la journée au découpage des heures est au coeur de nombreuses logiques de productivité. L’homme adapte son rythme à la cadence des machines, des séries et des objets.

Etre à l’heure, dans les sociétés occidentales, est donc une marque de considération, car c’est “ne pas faire perdre son temps” à ceux qui nous attendent. Inversement, tant que nous ne sommes pas arrivés à notre rendez-vous, nos hôtes apparaissent comme suspendus. Rien ne leur est permis sinon que de compter les minutes. Lorsqu’on attend une personne en retard, on occupe son temps à le constater. Pourtant, même en attendant Godot on ne fait pas rien.

Commencer quelque chose sans savoir combien de temps on peut y consacrer

Le paradoxe de l’attente veut que les premières minutes de retard soient acceptables, comme un déni de retard : ce sont les minutes de politesse. Alors vient la constatation. Puis les supputations : est-ce le bon lieu du rendez-vous ? La scénographie se met en place. On “se fait de la bile” (R. Barthes, 1977). On s’énerve. On s’inquiète. En colère, on souhaite partir, mais si le rendez-vous arrive alors qu’on part, nous aurons attendu pour rien ! Alors on attend. Il y a ce basculement dans le temps de l’attente où l’on décide de rester pour ne pas avoir investi pour rien (Les entreprises qui n’abandonnent pas certains de leurs métiers pourtant vieillissants s'appuient sur la même logique).

❝ La déprogrammation soudaine d’un événement prévu ou d’une décision quelconque fait partie de ces plaisirs subtils dont le hasard de temps en temps nous fait grâce.❞  

— Jean Baudrillard, Cool memories IV, 2000

Il existe cependant une autre expérience du temps. A l’opposé d’un temps découpé par l’urgence, la ponctualité et la cadence, il existe un temps qu’aménagent le souvenir, la rêverie, l’absorption. L’attente ne s’y déroule pas comme un manque à combler, mais comme un espace de possibilité. Une enclave. Dans un train, on regarde par la fenêtre sans impatience. La contemplation du paysage est libérée du délai, c’est un abandon à l’interstice du transport.

Tout à fait sans le savoir, chaque personne qui arrive en retard vous fait une fleur : on vous offre un moment suspendu. Il ne tient qu’à nous, plutôt que de le remplir de ce qui n’arrive pas, d’en faire une plage de disponibilité. Dans les journées scandées de l’homme de la ville, le retard est un don de temps.

Le PostModern Times et un guide pour habiter notre époque. Quelques règles simples pour se situer, comprendre et nidifier parmi l'accélération de l'histoire.

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