Idée reçue

Ce qui fait la différence dans la communication ? Le design graphique !

Vous êtes un commerçant, et vous vous dites que, grâce au développement des outils graphiques, comme la possibilité d’insérer des images animées, un site Internet est la vitrine idéale pour mettre en avant vos produits. Une bonne stratégie digitale c’est avant tout le design et l’ergonomie d’un site web.

Oui... Sauf que tout miser sur la qualité visuelle, ça a ses limites.

Réalité

❝ Le capitalisme industriel centré sur les objets est révolu. On assiste à un capitalisme cognitif centré sur la perception et la course aux images, dont le but c’est de capter le regard des consommateurs❞  

Selon l’économiste Yann Moulier-Boutang le capitalisme industriel centré sur les objets est révolu. Désormais on assiste à un capitalisme cognitif centré sur la perception. Ce qui expliquerait qu’aujourd’hui, et plus particulièrement depuis l’arrivée du numérique, on soit dans une course aux images. Le but c’est de capter le regard des consommateurs.

Il y a même un ensemble de dispositifs, le “eye tracking”, qui permettent de mesurer d’identifier les zones les plus regardées et donc les plus pertinentes pour y placer les informations prioritaires.

Sauf que cet accent mis sur l’effet d’optique occulte une autre dimension de l’expérience humaine tout aussi fondamentale, l’haptique. C’est à dire le sens du toucher, le tangible.

Or, le toucher est le premier sens par lequel on apprend à connaître le monde. C’est ce qu’a montré le psychologue Jean Piaget : les enfants découvrent leur environnement en se saisissant des choses. Les scientifiques appellent ça l’intelligence sensori-motrice.

Et oui, l’homme pense avec ses doigts !

❝ Le toucher est le premier sens par lequel on apprend à connaître le monde : les enfants découvrent leur environnement en se saisissant des choses.❞  

Exemple

Du coup une image n’est pleinement efficace que si, en plus d’être regardée et elle est manipulée.

C’est l’anthropologue Gilbert Durand qui a attiré l’attention sur l’importance tactile des images.

Selon lui, voir est une manière de mettre les choses à distance. Et cette coupure permet de déclencher un processus rationnel d’évaluation, d’objectivation et de calcul. Alors, pour faire passer de l’information rationnelle, évaluable, comme des prix, des couleurs, des formes, un site Internet est très efficace

En revanche, il explique aussi que le sens tactile est ce qui confère le sentiment de posséder quelque chose. Et cette appropriation intime déclenche un sentiment d’implication.

❝ Voir est une manière de mettre les choses à distance, alors que c'est le sens tactile qui nous confère le sentiment de posséder quelque chose.❞  

C’est ce qu’a bien compris la marque leader mondiale du jeu vidéo : Nintendo. Pendant que ses concurrents cherchent toujours plus de réalisme et de haute définition des images, la marque japonaise propose un kit de fabrication avec du carton à plier soi-même.

Le joueur fabrique son épée, sa canne à pêche, qui vient remplacer la traditionnelle manette de jeu… Et c’est un énorme succès pour le Nintendo Labo qui n’est pas uniquement réservé au geeks.

Aujourd’hui, pour l’économiste Philippe Moati, le faire remplace l’avoir dans la consommation. Et on le voit bien avec les phénomènes du makers, du faire soi-même, des fab-labs. On a besoin d’en passer par le toucher. Si c’est vrai pour la consommation, pourquoi ça ne le serait pas pour la communication ?

Et puis, envoyer un objet à ses clients que l’on peut manipuler, travailler, modeler est un axe de différenciation pertinent.

❝ Le faire remplace l’avoir dans la consommation❞  

Conclusion

A l’heure des surenchères technologiques dans la performance du voir, le retour à une sensorialité simple et accessible, est une stratégie gagnante.


Anthony Mahé

Anthony Mahé, PhD. est sociologue, il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est Directeur de la Connaissance chez Eranos, où il a en charge la production et la validation du savoir. Il est également enseignant à l’école de Design Créapole. Son travail porte sur l’analyse des phénomènes socio-économiques dans le domaine des services et du management.

Analyse, regards lents sur la société. Nos clients et notre entreprise sont nos terrains.

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