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Les imaginaires des tables de café

Il existe une biogéographie, par laquelle on découvre la vie des hommes par les lieux qu'ils visitent plutôt que par leurs faits.

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Je pense qu'on peut écrire l'histoire d’un homme peut-être avec plus de précision en le suivant dans les cafés qu’il fréquente volontiers, qu'en écoutant ce que ses amis diront de lui.

Les cafés d’un homme en disent long. C’est d’ailleurs ce qui confond les étrangers : pourquoi les français sont-ils prêts à payer cher pour ce café si mauvais qui est le leur ? Simplement parce qu’au café, personne n’achète du café. Le café est une monnaie symbolique, qui se tient dans le commerce des hommes comme une unité d’espace. Le café ouvre un droit d’occupation. Ce qu’on achète, c’est un droit d’habiter. D’habiter le lieu du café, qui n’a rien à voir avec la qualité de la boisson.

❝ On peut ainsi connaître l’avenir que se prépare un homme si on regarde la table du café où il s’assoit ❞  

Le lieu du café est avant tout un carrefour des espoirs. En s’asseyant, on se permet de croire que tout pourra recommencer. La politique du comptoir ouvre les espérances secrètes des plus grandes révolutions. Chaque page des livres qu’on y emporte recèle de quelque nouvelle vie possible. Au café on révise en se rêvant diplômé. C’est aussi le lieu où se matérialisent doucement les amitiés diurnes : on s’y raconte plus lentement ses échecs et ses retrouvailles car les aliments eux aussi sont plus humbles. Ca percole, ça pistonne, ça infuse, ça mousse, il s’y déroule aussi toute une alchimie des dilutions et des épaisseurs. Les quantités sont courtes, les températures se dissipent. La scansion rend chaque heure digne d’un jour en plus petit. On philosophe ainsi profondément, entourés des liquides.

Et puis à la terrasse, on regarde en se taisant. C’est là que se déroule l'activité qui renouvelle si pleinement l’homme en société plein de soucis : le fait de regarder le défilé des gens, avec leurs différences, leurs types, et leurs semblances, cette longue ligne familière et inconnue d’amoureux, de promeneurs de chiens, de menteuses, d’impatients, d’esseulés, de jeunes mères et de contemplatifs perdus, qui nous permettent de nous situer dans la mode, dans le temps, dans l'âge, et dans l’espace entier de notre vie.

❝ Le lieu du café est avant tout un carrefour des espoirs. En s’asseyant, on se permet de croire que tout pourra recommencer❞  

Chaque café à son ton : c’est la matière des espoirs qui peuvent y naître qu’on vient se payer dans un café. Le vieux moleskine des sièges du Vide-Gousset, les teintures qui ont vues les révolutionnaires au Central de Vienne, les vignes de la Pace à Rome, ouvrent des futurs bien différents, peuplés de rapts possibles, de complots, d’accordéonistes de rue qui ne plaisent pas à tout le monde.

On peut ainsi connaître l’avenir que se prépare un homme si on regarde la table où il s’assoit souvent, pour faire rien du tout, comme avec anticipation.


Michaël V. Dandrieux

Michaël V. Dandrieux, PhD. est sociologue, il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est co-fondateur d'Eranos, où il a en charge le développement stratégique des activités internationales. Il est également enseignant à Sciences Po et directeur éditorial des Cahiers européens de l’imaginaire (CNRS Editions). Son travail porte sur les rationalités apparemment irrationnelles.

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